Quinze années après un arrêt furtif à Troyes sur la demi-étape entre Dijon et Paris, le Tour de France est enfin de retour dans la cité tricasse. Cette fois-ci, Troyes est une véritable ville-étape pour ces deux derniers jours de course. Pour la première fois de son histoire, le Tour 1954 s’est élancé depuis l’étranger (Amsterdam). Les équipes nationales, sauf l’Italie de Fausto Coppi, constituent l’essentiel du peloton qui est complété d’équipes régionales.
Le troyen Marcel Bidot a succédé à son frère, Jean, en tant que Directeur Technique de l’équipe de France. Il avait été son chauffeur au début des années 1950 et a recruté son ami William Odin pour le remplacer à ce poste. Marcel Bidot dispose d’une équipe nationale aux noms prestigieux : Louison Bobet, André Darrigade, Raphaël Géminiani, Antonin Rolland…
En ce samedi 31 juillet 1954, les soixante coureurs rescapés doivent accomplir une avant-dernière étape entre Nancy et Troyes, longue de 216 kilomètres. Déjà vainqueur du Tour de France 1953, Louison Bobet est assuré de l’emporter à Paris le lendemain. La veille de l’étape, Marcel Bidot déclare : « Certain du succès final de Bobet, je ne souhaite plus à présent, que la victoire d’un de mes hommes samedi au Stade de l’Aube ».

Louison Bobet fait un tour d’honneur avec le bouquet du maillot jaune
Louison Bobet fait un tour d’honneur avec le bouquet du maillot jaune
Marcel Bidot acclamé par les troyens sur la cendrée du Stade de l’Aube
Marcel Bidot acclamé par les troyens sur la cendrée du Stade de l’Aube

L’originalité de cette étape est l’arrivée finale qui est jugée sur la cendrée du Stade de l’Aube. Les footballeurs de l’ASTS entraînés par Roger Courtois qui viennent d’accéder à l’élite, laissent donc place aux amoureux de la petite reine. Les spectateurs se sont arrachés les places afin de profiter de l’évènement : 600 francs en tribunes et 250 francs en marathon. Une réunion d’attente est organisée à partir de 13h sur la piste. Dans cette course à l’américaine, les meilleurs cyclistes locaux s’affrontent. L’UVCAT et l’UVA sont représentés entre autres par les paires Tamburlini-Ottavi et Boiteux-Bianchi. 125 tours sont prévus mais le revêtement de la cendrée se détériorant prématurément sous les coups de pédales rageurs des cyclistes amateurs, il est convenu d’arrêter la course après 50 tours. Tamburlini et Ottavi remportent précocement ce lever de rideau. Les motocyclistes acrobatiques de la maison Cinzano assurent ensuite le spectacle en attendant le peloton qui a près d’une heure de retard. Lisette Jambelle puis Yvette Horner et son célèbre accordéon prennent également part aux festivités en proposant aux spectateurs un intermède musical.
Côté course, alors que le peloton est groupé depuis son entrée dans l’Aube, c’est après Pineyque le belge Alfred de Bruyne et le suisse Emilio Croci-Torti décident de s’échapper. La victoire d’un français est tellement pressentie qu’aucun d’entre eux n’est en mesure de sortir du peloton sans subir un contre de l’équipe suisse, et ce malgré les efforts conjugués de Teisseire et Darrigade. Pris dans le flux des voitures suiveuses, les deux français ne peuvent recoller aux deux échappés en rentrant dans l’agglomération troyenne. Croci-Torti se présente le premier sur la cendrée du Stade de l’Aube et alors qu’il y a lieu de croire que c’est le suisse qui va l’emporter, De Bruyne réussit à revenir à ses côtés et le serre dans l’ultime virage. A la faveur de cette manœuvre périlleuse et osée, et au grand dam d’un Croci-Torti furieux, il remporte sa 3ème victoire d’étape sur le Tour 1954. Premier déjà à Anger et Toulouse, De Bruyne ne pouvait manquer de faire la « passe de Troyes ». Dans un tourbillon de poussière, le peloton passe la ligne d’arrivée à peine vingt secondes plus tard.
Maurice Quentin, originaire de Saint-André-les-Vergers , et qui fait partie de l’équipe d’Ile-de-France était attendu en qualité de « régional de l’étape ». Il finit au milieu du peloton, déjà bien heureux de pouvoir rallier l’arrivée du Tour au terme de 4656 kilomètres de course.
Les aubois acclament naturellement le grand Marcel Bidot. Louison Bobet n’est pas en reste et se voit remettre le bouquet du maillot jaune sous les hourras du public. Frédérico Bahamontès, révélation de ce tour 1954, conserve quant à lui son maillot de meilleur grimpeur.
Le lendemain matin, les coureurs se retrouvent sur le mail, devant le Cirque Municipal. Les troyens se pressent encore pour profiter de quelques minutes où ils peuvent admirer les forçats de la route et leurs machines chromés. C’est l’occasion de chasser les derniers autographes. A 11h44, Jacques Goddet, directeur du Tour, donne le départ de l’ultime étape de 180 kilomètres qui rallie Paris et le Parc des Princes. Le français Robert Varnajo remporte cette dernière étape du 41ème Tour de France devant le Belge De Bruyne.

Marcel Bidot et Louison Bobet dans la chambre d’hôtel après l’étape troyenne
Marcel Bidot et Louison Bobet dans la chambre d’hôtel après l’étape troyenne

Texte Benoit Nayrac